Troubles du comportement alimentaire : quel vécu pour les artistes ?
Être artiste, c’est parfois être sur le devant de la scène. Face au regard des autres et aux commentaires non sollicités, prendre du recul peut s’avérer difficile. À l’occasion de la journée mondiale de l’alimentation, la SMACEM lève le tabou sur les troubles du comportement alimentaire (TCA). Entretien avec Laëtitia Knopik, diététicienne et coach en préparation mentale, sur le sujet des TCA, des facteurs de risque propres aux artistes et des conséquences sur leur carrière.
Les troubles du comportement alimentaire, qu’est-ce que c’est ?
Les TCA sont des troubles psychiatriques se traduisant par une relation difficile avec la nourriture et une souffrance psychique. Laëtitia nous explique : « C’est une distorsion de notre propre image par rapport à la réalité. Parmi ces troubles, il y a l’anorexie, la boulimie ou encore l’hyperphagie. Certaines personnes rencontrent aussi des difficultés dans la manière de s’alimenter mais il ne s’agit pas forcément de TCA. Chacun définit ces mots en fonction de son environnement et toute la difficulté du thérapeute est de comprendre son écosystème à lui avec son verbiage. Cela permet de comprendre où la personne se situe et comment on peut l’aider. »
Quelques définitions
- L’anorexie mentale : cette maladie se caractérise par une perturbation de la perception du corps liée à l’estime de soi et qui se traduit par un contrôle excessif du poids à travers une alimentation insuffisante ou la pratique intense d’exercices physiques.
- La boulimie : il s’agit de crises compulsives durant lesquelles une grande quantité de nourriture est ingérée, suivies de comportements venant compenser cette crise comme des vomissements, des jeûnes ou des exercices physiques.
- L’hyperphagie boulimique : comme la boulimie, il s’agit de crises compulsives de prise de nourriture mais celles-ci ne sont pas suivies de comportements compensatoires.
Laëtitia Knopik, une diététicienne engagée
Laëtitia est une diététicienne spécialisée dans plusieurs domaines. Elle s’est, dans un premier temps, intéressée à la nutrition du sport, ce qui lui a permis d’appréhender au mieux la physiologie interne du corps. Elle a complété cet apprentissage avec une formation sur la préparation mentale. Soucieuse d’enrichir continuellement son expertise, elle s’est également formée aux thérapies d’acceptation et d’engagement appliquées à l’accompagnement des troubles du comportement alimentaire.
Aujourd’hui, en parallèle de ses consultations quotidiennes, Laëtitia s’attache à transmettre son expertise à travers ses activités de formatrice en nutrition, de cours de cuisine diététique, mais aussi à travers l’écriture de deux livres. Laëtitia a notamment écrit un roman, Ada ou comment devenir une fantastibuleuse ?, qui traite du regard de l’autre et se termine par un poème Ode à mon corps.
Y a-t-il des facteurs de risque spécifiques aux créateurs et aux créatrices du secteur musical ?
Le développement des TCA est multifactoriel, il y a des facteurs de risque environnementaux, biologiques, sociologiques, etc.
Laëtitia explique : « être artiste peut impliquer d’être mis en scène et la stature physique peut jouer un rôle. Il arrive que les artistes entendent des jugements portés sur leur corps. Le terrain peut alors glisser très facilement. […] Un avis négatif, même si on se sent bien avec soi-même, ce n’est pas évident à digérer. Il y a deux réponses possibles : si nutritionnellement parlant c’est compliqué, si mon système hormonal et mes neurotransmetteurs ne sont pas ok, je vais avoir une réponse négative envers moi-même. Si, d’un point de vue physiologique, je suis au top, parce que je me nourris bien et que je vais bien dans ma tête, même si ce n’est pas agréable, je vais finir par me dire que je ne peux pas plaire à tout le monde.
De plus, un état dépressif ou de burn-out a des conséquences sur l’alimentation. Les personnes qui sont concentrées sur leurs répétitions, leur travail, ont tendance à rater des prises alimentaires. L’apport énergétique est alors moindre et ça déclenche un enchaînement de choses comme la diminution des neurotransmetteurs qui permettent de mieux juger nos émotions, la motivation, les angoisses, etc. Si ça s’écroule, alors mon estime de moi s’écroule. Quand on est artiste, on priorise parfois notre travail au détriment de l’alimentation et de la santé mentale. »
Laëtitia nous précise : « L’enfance joue aussi, si les parents apportaient beaucoup d’attention à ce que la personne mangeait et ce à quoi elle ressemblait quand elle était petite. Avec des commentaires comme « Fais attention à ce que tu manges. » « Tu ne vois pas comment tu as grossi là ? » Ce genre de choses peut aussi être des facteurs déclenchants. »
Une étude italienne de 2024 sur le bodyshaming ou « dénigrement du corps » souligne la corrélation entre le fait de subir du bodyshaming au cours de sa vie et le développement des TCA. Dans 25 % des cas, ce dénigrement vient de la famille.
Cette étude souligne également que les femmes sont particulièrement visées par le bodyshaming puisque plus d’une femme sur deux affirme en avoir déjà été victime.
Les personnalités publiques ne sont pas épargnées. Au contraire, elles sont particulièrement sujettes aux avis non sollicités. La surexposition des artistes, notamment sur les réseaux sociaux, peut avoir des effets négatifs sur la perception de soi. L’autrice-compositrice et interprète Helena en a parlé sur la radio Ici au micro d’Emilie Mazoyer : « Parfois, certains commentaires sont d’une violence tellement extrême. C’est-à-dire que parfois je vois des commentaires sous des vidéos de mes concerts où les gens disent qu’on est à la foire aux saucisses. »
Quelles conséquences les TCA peuvent avoir sur la carrière des artistes ?
Pour Laëtitia, « la priorité des artistes, c’est leur art. Les artistes ont un objectif et sont prêts à tout pour l’atteindre. Mais il ne faut pas oublier un point essentiel : pour atteindre un objectif, il y a un entraînement en musique et en écriture par exemple, mais aussi un entraînement mental.
Cet entraînement mental dépend en partie de la nutrition. Tout comme le bien-être physique de base avec le sommeil, la gestion du stress et autres. Tout ça, c’est le socle qui permettra de performer. »
Une meilleure alimentation a des conséquences positives sur la santé mentale. Laëtitia revient sur cet aspect neurologique : « si on mange mieux, les neuromédiateurs et les hormones fonctionnent mieux, ce qui facilite les réactions face aux contraintes du monde extérieur. »
« Les personnes touchées par l’anorexie ont un côté perfectionniste : il y a une phase où elles montent dans leur art mais il y aura forcément une phase de chute si la maladie progresse. Il faut donc proposer de performer mais sans aller jusqu’à la chute. C’est très compliqué parce qu’il faut aller dans une logique qui se situe à des années-lumières de leur propre analyse. »
Quels sont les signes extérieurs des troubles alimentaires qui peuvent alerter l’entourage ?
Repérer un trouble s’avère difficile puisque les personnes qui en souffrent parviennent généralement à s’en cacher. Toutefois, certains signes peuvent mettre la puce à l’oreille. Pour Laëtitia, « un état de fatigue c’est un des premiers signes. Les personnes s’habituent à cet état physiologique dysfonctionnel et ne remarquent même plus qu’elles sont fatiguées. Le b.a-ba pour l’entourage c’est de remarquer ces signes de fatigue. Aussi, dans le cadre de l’anorexie, on peut s’apercevoir parfois que la personne saute régulièrement des repas, même si elle arrive bien à le cacher en général. Ça arrive de sauter des repas, en revanche il y a une problématique si cela devient récurrent. »
Le plus délicat, c’est d’agir lorsqu’on soupçonne un trouble, l’essentiel étant de ne pas brusquer la personne qui en souffre. « Il vaut mieux éviter d’aborder le sujet de manière frontale, conseille Laëtitia. Notamment s’il y a une implication émotionnelle entre la personne qui a un trouble et celle qui le remarque. Le risque est que la personne qui a un trouble se cache de plus en plus. Le mieux, pour les artistes entourés, c’est de parler à une équipe professionnelle. »
Vers quels professionnel·les de santé se tourner lorsqu’on rencontre une problématique liée à l’alimentation ?
Étant donné que les TCA sont multifactoriels, traiter ces troubles passe par l’accompagnement de plusieurs spécialistes. « Il n’y a pas de méthode préétablie, c’est à juger au cas par cas. Le premier pas est compliqué, explique Laëtitia. Le ou la première professionnel·le qui réussit à discerner quelque chose et à créer un lien de confiance doit orienter vers les autres. La sophrologie, à travers l’axe de la gestion du stress, peut être une entrée douce par exemple. Mais les sophrologues ne sont pas diététicien·nes ou psychologues. Souvent, les personnes qui viennent consulter pour des sujets de TCA ont déjà commencé un travail en amont. La porte d’entrée pour les artistes, c’est souvent la volonté de s’améliorer professionnellement. »
Quelles sont les bonnes habitudes à prendre lorsqu’on est souvent sur la route, sans horaires réguliers ?
« Je parlais tout à l’heure de manger mieux mais, en fait, ce qu’il faut surtout, c’est manger en fonction de ses besoins énergétiques et nutritionnels, conseille Laëtitia. Déjà, je pense qu’il ne faut plus appeler ça « petit-déjeuner, déjeuner, dîner, etc. » Il faut appeler ça « prise alimentaire ». Ça permet de déstresser. L’idée, c’est de se donner une fourchette de temps d’une heure et demie à deux heures pendant laquelle je fais une prise alimentaire toutes les trois/quatre heures.
Pour une prise alimentaire équilibrée, ce n’est pas trop compliqué, il faut :
- des protéines (viande, poisson, oeufs, fromage, certains produits laitiers comme le petit suisse ou le fromage blanc, desserts lactés à base de soja, de la protéine en poudre si c’est plus simple),
- des fibres (fruits et/ou légumes, crus ou cuits mais éviter trop de cru qui peut embêter les intestins),
- des sucres lents (féculents, céréales, pain, riz, légumineuses etc.),
- de bons lipides (huile, beurre, margarine ou fruits à coque comme les amandes ou les noix).
Si une prise alimentaire ne permet pas de combler le besoin énergétique que je dépense, alors j’ajoute de nouvelles prises alimentaires. »
Pour les personnes qui travaillent beaucoup chez elles, quelles sont les habitudes à mettre en place pour écouter ses besoins et éviter les comportements restrictifs ou compulsifs ?
Pour Laëtitia, il faut d’abord s’interroger sur « pourquoi il y a du grignotage et de la compulsivité. Quand on est chez soi, parfois on mange sur le pouce mais notre besoin énergétique est plus important. La régulation se fait sur le besoin et sur la notion de plaisir. C’est-à-dire qu’on doit trouver des plats sains qui nous font autant plaisir que des plats qui seraient moins bons pour la santé. Si j’ai un problème avec cette notion de plaisir, il va manquer quelque chose. Il faut aller vers des aliments qu’on aime. Ça mettra ainsi moins sur un piédestal des choses qui sont moins saines. Par exemple, on peut prendre autant de plaisir à manger un saumon-riz-ratatouille qu’un hamburger. »
Laëtitia, quel message souhaitez-vous faire passer aux personnes qui pourraient nous lire et souffrir d’un trouble en silence ?
Déjà, j’aimerais leur dire qu’elles ne sont pas seules, ni anormales. Souvent il y a cette culpabilité de ne pas être dans la norme mais ça n’existe pas. Le message que je veux faire passer, c’est donc de ne pas s’en vouloir. Il faut se demander, quel premier pas je suis prêt·e à faire ? Qu’est-ce que je peux faire pour tendre vers le chemin de mon bien-être personnel ? Parfois il faut être un peu égoïste et penser à soi.
Des personnes que j’ai accompagnées m’ont dit « Vous êtes mon dernier espoir ». Mais, non. Je leur réponds à chaque fois : « Vous êtes votre propre moteur et vous avez déjà fait un pas en venant ici ». J’espère que cet article va permettre de faire un premier pas. L’idée c’est de passer par un·e professionnel·le en qui on peut avoir confiance. Attention : il peut arriver d’essayer avec un·e professionnel·le avec qui cela ne fonctionne pas, et c’est tout à fait possible d’en changer. C’est même important de tester parce que, si je ne me sens pas à l’aise avec la personne en face, ça ne pourra pas fonctionner, car ce qui se joue en consultation relève de l’intime. »
Bon à savoir
En tant qu’adhérents et adhérentes de la SMACEM, vous bénéficiez de remboursements avantageux sur les consultations de spécialistes. Vous bénéficiez également d’un forfait de remboursement pour les médecines douces dont la diététique et la sophrologie, mais aussi d’un forfait pour les consultations de psychologues.
Ode à mon corps – par Laëtitia Knopik
Ode à mon corps,
Bien sûr, nous connûmes des ravages
Toi et moi, depuis tout ce temps
Je me sentais comme en cage
Enfermée tout dedans
Et chaque jour, je luttais
N’essayant même pas de m’épargner
À tout instant, résonner dans ma tête
À chaque fois un air de défaite ton apparence reflétait la pauvresse et moi celle de la tristesse
Mais mon corps
Ma chair, mon enveloppe, mon horrible corps
Depuis ma naissance et jusqu’à la fin définitivement, tu es mien, et je suis tien moi, je voulais tant ressembler
à toutes ces femmes que l’on regarde, parfaites je les croyais, je torturais mon corps par mégarde
Donne-moi le temps qu’il faut pour accepter tous tes défauts, peut-être qu’un jour, j’y arriverai, peut-être qu’il ne suffit que d’imaginer ou tout simplement d’accepter pour enfin me sentir libérée
Mais mon corps
Ma chair, mon enveloppe, mon banal corps
Depuis ma naissance et jusqu’à la fin définitivement, tu es mien, et je suis tien un pas après l’autre je me vois évoluer ne cherchant pas une vie propre mais plutôt apprendre à m’aimer et je sais que rien n’est fini que le fait d’y croire, d’accepter que c’est permis ainsi me donne de l’espoir, j’y travaille encore pour réhabiliter ce corps
Mais mon corps
Ma chair, mon enveloppe, mon magnifique corps
Depuis ma naissance et jusqu’à la fin
Définitivement, tu es mien, et je suis tien.
Pour aller plus loin
- Se renseigner sur les TCA
- Trouver un ou une professionnel.le de santé en Ile de France et ailleurs.